Vous venez de boucler le CCTP. Il reste la pièce que tout le monde remet au lendemain : la DPGF. Ce tableau de décomposition du prix, lot par lot, poste par poste, conditionne pourtant la qualité des offres que vous allez recevoir et la solidité de votre analyse. Une DPGF floue, ce sont des devis incomparables, des postes oubliés qui reviennent en avenant, et des heures perdues à réconcilier des chiffrages qui ne parlent pas de la même chose.
La bonne nouvelle : la DPGF est probablement la pièce écrite où l'IA générative vous fait gagner le plus de temps, à condition de lui confier la structure et jamais les chiffres. Voici la méthode que nous enseignons aux architectes libéraux et aux architectes d'intérieur indépendants.
La DPGF, pièce ingrate mais décisive
La décomposition du prix global et forfaitaire accompagne le CCTP dans votre dossier de consultation. En marché public, elle est attendue sous ce nom. En marché privé, on parle plutôt de cadre de décomposition ou de DQE, mais l'exercice reste le même : lister tous les ouvrages, lot par lot, avec leurs quantités, pour que chaque entreprise remplisse les mêmes lignes.
C'est un travail de fourmi. Pour une rénovation courante, comptez plusieurs centaines de lignes à structurer, numéroter, quantifier et faire correspondre exactement au CCTP. Le moindre décalage entre les deux pièces ouvre la porte aux réclamations en cours de chantier. Et c'est précisément ce caractère répétitif et structuré qui en fait un terrain idéal pour l'IA.
Ce que l'IA fait bien sur une DPGF (et ce qui doit rester dans vos mains)
Soyons clairs sur le partage des rôles.
Ce que l'IA fait bien
L'IA excelle à transformer un texte en tableau. Concrètement, elle sait extraire de votre CCTP la liste des ouvrages par lot et la convertir en cadre de DPGF structuré, avec numérotation cohérente, unités pertinentes (m², ml, u, ens) et colonnes prêtes à remplir. Elle sait aussi vérifier la correspondance entre les deux pièces : chaque article du CCTP a-t-il sa ligne dans la DPGF, et inversement ? Elle repère les postes génériques oubliés, comme les installations de chantier, le nettoyage ou les essais. Enfin, elle met en forme : passage d'un lot à l'autre, harmonisation des intitulés, export propre vers votre tableur.
Ce qui doit rester dans vos mains
Les quantités sortent de vos plans et de vos métrés, pas d'un modèle de langage. Une IA générative ne mesure rien : si vous lui demandez des quantités, elle en inventera avec aplomb. Même chose pour les prix : votre estimatif confidentiel relève de votre connaissance du marché local, et la DPGF que vous transmettez aux entreprises part de toute façon avec des colonnes de prix vides. L'IA structure, vous chiffrez.
La méthode en 5 étapes
1. Partez du CCTP, jamais d'une page blanche
La DPGF n'est pas une pièce autonome : c'est le miroir quantitatif de votre descriptif. Si vous avez suivi notre méthode pour rédiger votre CCTP avec l'IA, vous disposez déjà d'un descriptif structuré lot par lot. C'est votre matière première. Travailler dans l'autre sens, en improvisant une DPGF puis en rattrapant le CCTP, produit presque toujours des incohérences.
2. Anonymisez avant de confier le projet à l'IA
Avant de coller quoi que ce soit dans un outil d'IA, retirez le nom du client, l'adresse précise et toute donnée permettant d'identifier le projet. Un CCTP anonymisé reste parfaitement exploitable : l'IA n'a besoin que de la nature des ouvrages. Sur ce point, les règles de prudence sont les mêmes que pour les plans, et nous les avons détaillées dans notre article sur la confidentialité des documents clients dans ChatGPT.
3. Faites générer le cadre, lot par lot
Ne demandez jamais la DPGF entière en une seule fois : au-delà de quelques dizaines de lignes, les modèles perdent en rigueur. Procédez lot par lot, avec un prompt du type :
« Voici le lot 06 Menuiseries intérieures de mon CCTP. Établis le cadre de DPGF correspondant sous forme de tableau : numéro d'article identique au CCTP, désignation de l'ouvrage, unité, colonne quantité vide, colonnes prix unitaire et prix total vides. Ajoute en fin de lot les postes généraux s'ils manquent (protection des ouvrages, nettoyage). Ne propose aucune quantité ni aucun prix. »
La consigne finale est essentielle. Un cadre vide et juste vaut infiniment mieux qu'un tableau rempli de chiffres plausibles mais faux.
4. Remplissez les quantités, puis faites contrôler la cohérence
Vous reprenez la main : les quantités viennent de vos plans, de votre maquette ou de vos métrés. Une fois le tableau rempli, l'IA redevient utile comme relecteur. Demandez-lui de vérifier la cohérence d'ensemble : unités aberrantes (des m² pour un chauffe-eau), lignes du CCTP absentes de la DPGF, doublons entre lots, sous-totaux qui ne correspondent pas à la somme des lignes. Ce contrôle croisé attrape une bonne partie des erreurs qui, autrement, se découvrent pendant l'analyse des offres. Ou pire, pendant le chantier.
5. Réutilisez la DPGF pour analyser les offres
C'est là que l'investissement paie deux fois. Quand les devis reviennent, votre DPGF devient la grille de comparaison. L'IA peut vous aider à rapprocher chaque devis de votre cadre : postes non chiffrés par une entreprise, écarts marquants entre candidats sur un même poste, prestations ajoutées qui ne figuraient pas dans la consultation. Vous gardez l'analyse et le jugement ; elle prépare le tableau comparatif qui vous aurait pris une demi-journée.
Quel gain de temps en attendre, concrètement
Restons prudents : tout dépend de la taille du projet et de la qualité de vos trames de départ. Sur une rénovation de logement en huit ou dix lots, les architectes que nous formons constatent le plus souvent que l'établissement du cadre de DPGF passe d'une grosse journée à deux ou trois heures, contrôles compris. Le gain le plus net se situe sur la mise en tableau et la vérification de cohérence CCTP-DPGF, deux tâches presque entièrement délégables. Les quantités, elles, vous prendront le même temps qu'avant : c'est votre valeur ajoutée, pas une perte à compresser.
Trois pièges à éviter
Premier piège : laisser l'IA inventer des quantités ou des prix « pour donner un ordre de grandeur ». Ces chiffres finissent toujours par se retrouver dans un document transmis. Exigez des colonnes vides.
Deuxième piège : générer la DPGF sans figer le CCTP. Si le descriptif bouge après coup, les deux pièces divergent et vous perdez le bénéfice du contrôle croisé. Terminez le CCTP, puis produisez la DPGF, puis faites vérifier la correspondance.
Troisième piège : copier le projet complet, nom du client compris, dans un outil grand public sans paramétrage. Prenez cinq minutes pour anonymiser et pour vérifier les réglages de confidentialité de votre outil. C'est la condition pour utiliser l'IA sereinement en exercice libéral.
Se former plutôt que bricoler
Une DPGF fiable avec l'IA, ce n'est pas un prompt magique : c'est une chaîne de travail, du CCTP à l'analyse des offres, avec des points de contrôle à chaque étape. C'est exactement ce que nous enseignons dans la formation « L'IA dans votre pratique d'architecte et d'architecte d'intérieur » : 18 heures en classe virtuelle, centrées sur vos cas d'usage réels, des pièces écrites aux comptes rendus de chantier. Cette formation est susceptible d'être prise en charge par le FIF PL, selon votre situation et les critères en vigueur. Le programme détaillé est sur notre page dédiée aux architectes, et l'ensemble de notre offre sur la page formations.
Questions fréquentes
DPGF, DQE, cadre de décomposition : est-ce la même méthode ?
Oui. Le vocabulaire change selon que le marché est public ou privé et selon le mode de prix, mais l'exercice de structuration est identique. La méthode décrite ici s'applique aux trois, y compris pour un architecte d'intérieur qui consulte des entreprises sur un cadre simplifié.
L'IA peut-elle chiffrer ma DPGF à ma place ?
Non, et il ne faut pas le lui demander. Les modèles de langage ne connaissent ni vos plans, ni les prix réellement pratiqués dans votre région. Ils produisent des chiffres plausibles, ce qui est pire que pas de chiffres du tout. Réservez l'IA à la structure, aux contrôles de cohérence et à la comparaison des offres reçues.
Quels outils utiliser ?
Un assistant généraliste correctement paramétré (ChatGPT, Claude ou équivalent) suffit pour la méthode décrite ici, en complément de votre tableur. Des logiciels métier dédiés aux pièces écrites existent aussi ; le bon choix dépend de votre volume de projets, et c'est typiquement une question que nous traitons en formation ou lors d'un audit IA de votre pratique.



